WS9: Epistemology in architectural design: how data processing affects creativity?

Workshop Abstract

Au croisement de plusieurs points de vue épistémologiques, l’atelier propose d’éclairer les processus de conception architecturale à partir des détours cognitifs, symboliques et linguistiques opérés, consciemment ou non, par les concepteurs de projets d’architecture.

Louis Vitalis

École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris La Villette (ENSAPLV), France.
Laboratoire de modélisations pour l’assistance à l’activité cognitive de conception (MAACC), UMR MAP 3495 CNRS/MC

Louis Vitalis est architecte, docteur en architecture, chercheur au laboratoire de modélisations pour l’assistance à l’activité cognitive de conception (MAACC) au sein de l’équipe de l’UMR MAP 3495 CNRS/MC. Il enseigne à l’ENSA La Villette la recherche en architecture au post-master Recherches en architecture et le projet en licence. Ses recherches portent sur l’épistémologie de la conception architecturale et de ses modèles.

D’une carence référentielle dans le programme de conception architecturale

En s’intéressant à la notion de référence, il s’agit d’introduire des considérations linguistiques dans le travail de modélisation du processus de conception architecturale. La conception architecturale est une activité spécifique notamment parce qu’elle a affaire à un réel qui n’est pas déjà donné comme l’a montré Philippe Boudon. De ce point de vue la conception entretien un rapport au réel qui peut être considéré comme inverse à celui de la science. Mais faire référence c’est se donner quelque chose, une réalité, par rapport à quoi concevoir. C’est une opération clé de la conception des architectes, mais qui appartient aussi à la commande qui élabore un programme donnant des conditions plus ou moins stimulantes au projet. L’analogie du programme de conception proposée par Herbert A. Simon permet d’interroger l’activité cognitive. Elle pose notamment la question des données. Le sous-programme de conception consistant à faire référence, incarne donc un cas particulier de la formule de Gaston Bachelard « rien n’est donné, tout est construit ». Mais l’analyse des énoncés de concepteurs fait ressortir une carence qui traverse la référence et est propre à la situation de conception. Ce manque peut être compris comme un ressort de la créativité architecturale opérant à différents niveaux. Que la référence se fasse opérande, qu’elle serve de modèle, qu’elle indexe un champ sémantique, ou qu’elle pointe vers un référent inexistant… c’est une absence motrice qui incline — faiblement ou fortement — le plan du processus de conception entre le connu et l’inconnu.

Louis Roobaert

Faculté d’architecture, d’ingénierie architecturale, d’urbanisme
Université catholique de Louvain (UCLouvain), Belgium.
Louvain research institute for Landscape, Architecture, Built environment (LAB)
Laboratoire Théorie des systèmes en architecture (tsa-lab)

Architecte chez Corbisier et doctorant en art de bâtir et urbanisme, Louis Roobaert est assistant à la Faculté d’architecture, d’ingénierie architecturale, d’urbanisme (LOCI) de l’Université catholique de Louvain (UCLouvain). Il enseigne le dessin d’architecture. Il mène des recherches historiques, critiques et méthodologiques en conception architecturale autour de la question des données.

L’irrationnalité créative en conception architecturale

La conception architecturale dépend de la compréhension du monde des concepteurs qui la pensent. Un processus de conception est modélisable avec un point de vue cognitiviste comme un système dynamique de captation de data et de traitement d’information dont les éléments d’entrée émanent du réel et les éléments sortants agissent dans le réel. Au sein du processus, les flux de data et d’information créent une boucle de rétroaction qualifiant le processus de conception de cyclique. Il modifie, à la fois la vision du réel des acteurs du projet, et le réel lui-même. D’un côté, les intrants (inputs) proviennent de la captation et du transfert de data au cours duquel chacun expérimente son rapport au réel. De l’autre, les extrants du système (outputs), produit des raisonnements et de la captation de data. Les concepteurs utilisent des raisonnements en apparence rationnels dans un souci d’objectivation de leur pratique cognitive. Mais l’extraction de data est partisane et génère inconsciemment de l’irrationalité conduisant à des associations créatives basées sur la sensibilité du concepteur. Les stratégies cognitives appliquées sur cette matière première extraite du réel permettent aux concepteurs de prendre des décisions en vue de l’élaboration d’un projet d’architecture. Au moins trois types de raisonnement sont distinguables en conception architecturale : l’heuristique – intuitive, basée sur l’expérience – ; l’algorithmique – procédurale, basée sur des méthodes logiques – ; la métacognition –réflexive, basée sur la représentation globale du problème. L’heuristique, stratégie privilégiée, car produit de l’évolution humaine, peut mener à des distorsions du réel. Appelées biais cognitifs, elles conduisent à des prises de décision irrationnelles projetant les concepteurs dans des situations inédites qui stimulent pleinement leur créativité. À une époque où les effets de l’ère digitale, tels que l’externalisation de nos routines mentales par les intelligences artificielles, font apparaître, évoluer ou disparaître de nombreuses professions, cette contribution explore une des raisons pour laquelle les technologies ne pourront pas remplacer les architectes : la créativité irrationnelle.

Sébastien Bourbonnais

Environnements numériques cultures architecturales et urbaines (EVCAU). France.

Architecte et docteur en architecture, Sébastien Bourbonnais est chercheur associé au laboratoire Environnements numériques cultures architecturales et urbaines (EVCAU) et il est consultant de recherche chez Asynth. Ses recherches portent sur les différents moyens que les architectes déploient afin d’intégrer les technologies numériques dans leurs pratiques ainsi que les modifications qu’elles entraînent sur leurs processus de conception autant que sur l’architecture elle-même.

Données fabriquées et fabrication des données : Reconfiguration des processus de conception architecturale ?

Depuis plus d’une dizaine d’années les architectes peuvent avoir accès à une panoplie d’instruments numériques puissants qui leur permettent d’intégrer dans leur processus de conception des données de nature différente. En se référant à la notion de « phénoménotechnique » élaborée par le philosophe Gaston Bachelard, il est clair que les données recueillies sont construites et non seulement données ; les phénomènes apparaissent au travers d’un équipement technologique complexe. Nous pouvons d’ailleurs observer chez les architectes différents usages de ces données. Nous en présenterons deux au travers de la pratique de l’équipe multidisciplinaire constituée autour de l’architecte Achim Menges, à l’université de Stuttgart. D’un côté, des microscopes très puissants ont permis de découvrir chez certains insectes des structurations innovantes de la matière et, par transposition, les architectes ont appliqué ce renouveau de la perception de la nature à leurs procédés constructifs. Si nous pouvons retrouver le concept bachelardien sans trop de distorsion, notre intérêt ici n’est pas tellement de comprendre le renouvellement de ce savoir scientifique, mais de chercher à comprendre comment les architectes s’approprient ces données scientifiques ? Comment les combinent-ils avec d’autres types de savoir ? Comment les intègrent-ils à leurs discours ? D’un autre côté, les architectes eux-mêmes emploient et déploient un équipement technologique complexe dans leur activité de conception et de fabrication. Ne serait-il pas possible de chercher à comprendre, de manière beaucoup plus hypothétique, dans quelle mesure leurs instruments de conception (avec leurs algorithmes complexes) pourraient-ils être analysés de manière à saisir leur construction et leurs implications sur les pratiques ? Cela voudrait dire que l’équipement technologique ne serait pas ici considéré comme les instruments que décrit Bachelard, capables d’offrir une perception renouvelée des phénomènes de la nature mais, de manière analogique, capables d’offrir une perception des processus cognitifs liés à l’activité de conception. En d’autres termes, est-ce que l’analyse des instruments eux-mêmes ne pourrait-elle pas affiner notre compréhension de la conception ?